L’information sociale : des leaders et dérives

Les journalistes, de concert avec ceux que l’on appelle les partenaires sociaux, fabriquent l’information sociale. Chaque conflit social va laisser émerger des leaders syndicaux qui auront la tâche de s’exprimer face aux médias pour porter la voix collective. Des relations particulières entre les journalistes et ces paroles emblématiques se tissent dès lors, chacun ayant besoin de l’autre pour diffuser une information sociale de qualité. Plusieurs acteurs de la fabrication de cette information en débattaient lors de ces Assises.

Les différents intervenants ont critiqué sans ménagement les pratiques journalistiques en matière d'information sociale. (Crédit : S.H.)

Les différents intervenants ont critiqué sans ménagement les pratiques journalistiques en matière d’information sociale. (Crédit : S.H.)

« Pour fabriquer l’information sociale, on a besoin de bons clients. C’est quelqu’un qui passe bien à la radio et à la télé. En radio, quand on a une minute de son, au maximum, il faut savoir synthétiser une position politique, et parfois même, allez je le dis puisqu’on est entre nous, la caricaturer », ose Olivier Samain, journaliste en charge de l’information sociale à Europe 1, pointant les erreurs fréquemment commises par les journalistes qui traitent ce domaine. Angélique Kourounis est pigiste et correspondante à Athènes. Elle raconte qu’en Grèce, le « bon client » est celui qui correspond aux clichés véhiculés. « La rédaction me dit qu’il faut que je trouve un Grec qui triche, qui fraude, et qui est à la soupe populaire. Si je refuse, je perds mon boulot ». Une seule chaîne de télévision a accepté de diffuser son sujet concernant les grecs qui refusaient la soupe populaire de l’Église. La journaliste partage même une autre anecdote : « Demain, c’est la grève générale en Grèce. Aujourd’hui, j’ai proposé un reportage sur la réforme de l’université. Cette réforme c’est neuf semaines de grève pour les universités grecques et autant de semestres qui sont foutus pour les étudiants. Aucune rédaction n’est intéressée ! La mienne m’a appelée en me disant que je ferais mon reportage uniquement si ça chauffe et que ça déborde pendant les manifestations ». Le « bon client » c’est donc celui qui véhicule les clichés, mais qui sera également là pour les confirmer.

Les leaders, ces « bons clients »

Pour communiquer, les syndicalistes ont besoin de leaders prompts à assurer la communication des salariés. « On n’a pas tous la même faculté d’élocution. Celui qui parle mieux, qui a des facilités deviendra un leader, et on n’a jamais eu de problème avec ça », souligne Nathalie Durand-Prinborgne, responsable Force Ouvrière aux chantiers navals STX de Saint-Nazaire. Ce sont ces leaders naturels qui seront habilités à s’exprimer devant les médias, paroles emblématiques d’un collectif qui se bat. « On parle beaucoup de l’information sociale quand il y a des crises et des bons clients qui apparaissent. A ce moment, ils sont préemptés surs les différents plateaux de télévision. Dans ces cas-là, ce sont des gens légitimes mais ils deviennent des stars hors-sol et on les fait un peu parler de n’importe quoi », regrette Olivier Samain, journaliste en charge de l’actualité sociale à Europe 1. « Il y a un an, Le Grand Journal a insisté pour que je vienne représenter les travailleurs de Fralib, confie Olivier Leberquier, délégué syndical CGT, nous on a décidé que ça serait la trésorière parce qu’il était question de son domaine de compétences. Et bien c’est la trésorière qui y est allée. C’était ça ou rien ! »

« On véhicule l’image d’un syndicalisme de loosers »

Un autre reproche qui est fréquemment adressé aux journalistes : c’est au moment où éclatent des conflits sociaux d’envergure que les médias tendent le plus souvent leurs micros aux différentes parties concernées. « Il y a des grandes négociations inter-professionnelles qui sont menées et ce sont des sujets qu’on traite. C’est un travail un peu compliqué. On essaye de les traiter et d’assurer un suivi », se défend Olivier Samain. Le journaliste se heurte à une autre contrainte de taille, celle de montrer une vision juste de ce qui se passe entre les parties. « Quand il y a un conflit, il faut chercher derrière. On ne peut pas écrire sur une crise sociale en 2 000 signes ! Il faut de la place. Si on simplifie, ça donne ce qu’on voit dans 80% des journaux », reproche Angélique Kourounis. « On aimerait toujours voir dans les journaux les articles qu’on aurait écrits. La manière dont est traitée la sortie du combat de Florange me gène. On donne l’image d’un syndicalisme de loosers qui n’obtient rien alors que c’est faux. Il ne faut pas s’étonner qu’on ait un taux de syndicalisation aussi bas dans ce pays », s’insurge Alain Gatti, syndicaliste CFDT de la région Lorraine.

Un manque de perspective

« Dans la rédaction, on fonctionne dans l’instantané. On parle de ce qui se passera la veille et de ce qui se passera le lendemain. Il est très difficile de restituer un contexte qui se trouve à moyen ou long terme », fait remarquer Olivier Samain. La problématique s’incarne dans le traitement d’une actualité chaude (grève, manifestation du jour) et de sa mise en perspective avec les tenants et les aboutissants du conflit. La mobilité des journalistes, qui dans certains cas ne restent pas longtemps en poste dans une région est un frein à la continuité des relations entre les médias locaux et les syndicalistes. Il n’est pas toujours évident pour un jeune journaliste qui arrive dans une région touchée par un conflit social d’avoir le recul nécessaire au bon traitement de l’information sociale. Le meilleur conseil, c’est probablement Patrick Apel-Muller qui le donne : « L’information sociale est une matière qui permet de se cultiver. Il faut avoir une fibre humaine, s’intéresser aux rapports entre les gens, effectuer un travail personnel et une chasse aux idées reçues. Par exemple, quand on traite un conflit social, on appelle les salariés mais aussi le patron à l’Humanité, car un licenciement n’est pas toujours diabolique ».

Jessica Coudurier

Simon Hue

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